Pourquoi Neuchâtel occupe une place essentielle dans l’histoire scientifique de l’horlogerie
Quand on pense à l’horlogerie dans le canton de Neuchâtel, ce sont généralement les montagnes qui viennent d’abord à l’esprit.
La Chaux-de-Fonds. Le Locle. Des ateliers dans le Jura. Le progrès technique. Le développement industriel. Ce réflexe a du sens. Une grande partie de l’histoire horlogère de la région s’est écrite là.
Mais ce n’est pas toute l’histoire.
Car si les Montagnes neuchâteloises ont été centrales dans l’essor technique de l’horlogerie, la ville de Neuchâtel a elle aussi joué un rôle majeur dans la dimension scientifique de la mesure du temps. Pas seulement à travers le savoir-faire, mais aussi par l’enseignement, le dessin, l’astronomie, la mesure de précision et l’organisation publique du temps.
En replongeant dans l’histoire de la ville à travers les recherches de l’historienne Rossella Baldi, une autre facette du récit apparaît. Une facette moins liée à l’image romantique de l’établi isolé de l’horloger, et davantage à la manière dont le savoir, la science et la précision se sont structurés et transmis.
C'est ce qui rend Neuchâtel particulièrement intéressante.

Jean-Jacques Berthoud, Plan de la Ville et Faubourg de Neuchâtel, 1769, gouache sur papier, Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel.
Plus qu'un simple décor
Dès le XVIIIe siècle, Neuchâtel s’inscrivait déjà dans un paysage horloger plus vaste. Mais ce qui ressort particulièrement des recherches de Rossella Baldi, c’est la précocité avec laquelle la ville est devenue un lieu de transmission et de culture technique.
L’un des exemples les plus parlants est la Maison de Charité, installée dans l’actuel Hôtel Communal. Entre 1739 et 1755, elle a accueilli ce qui semble être la première formation horlogère institutionnalisée connue dans le canton. Daniel Jeanrichard, fils du célèbre Daniel JeanRichard, y fut chargé d’enseigner l’horlogerie à des apprentis.
Cela vient quelque peu nuancer l’image que l’on s’en fait habituellement.
L'horlogerie ici ne se transmettait pas seulement de maître à apprenti à huis clos dans les ateliers. Elle était également enseignée, organisée et formalisée. Cela déjà inscrit Neuchâtel dans une plus vaste histoire que la production seule.

Alexandre Girardet, Vue de la place de l'Hôtel de ville, 1796, gravure, Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel .
La ville où le dessin comptait aussi
Le même lieu dévoile un autre chapitre de l'histoire.
En 1787, la première école de dessin industriel de la région y a ouvert ses portes. Son objectif était pratique : former les jeunes au dessin pour les industries locales, notamment l'impression textile et l'horlogerie.
Cela revêt une importance plus grande qu'il n'y paraît au premier abord.
L’horlogerie de précision ne commence pas seulement avec la maîtrise mécanique. Elle repose aussi sur une discipline visuelle, le sens des proportions et la capacité à transformer une idée en forme. En ce sens, la culture horlogère neuchâteloise était déjà liée à l’enseignement technique bien avant que le XIXe siècle ne rende ces liens plus évidents.
Une trace des Baillod dans l’histoire
Il y a aussi un lien direct avec les Baillod dans cette histoire.
Rossella Baldi note que François Baillod a commencé un apprentissage horloger de cinq ans à Bevaix en 1764, avec le soutien de la Maison de Charité. C’est un petit détail, mais révélateur. Il montre comment des institutions locales pouvaient ouvrir un chemin vers le métier, et comment les histoires familiales se façonnaient au sein de cet écosystème plus large.
L’histoire se raconte souvent à travers de grands noms et des inventions majeures. Mais tout aussi souvent, elle se construit à travers des éléments plus concrets : un lieu d’apprentissage, un apprentissage lui-même, un savoir-faire transmis au bon moment.
Découvrez l'héritage horloger de la famille Baillod, riche de 250 ans.

Mention de l'accord pour l'apprentissage de François Baillod à Bevaix (1764) ; « Engagemens des aprentifs de la Maison de Charité », Archives de la Ville de Neuchâtel .
Breguet est également passé par Neuchâtel
Ensuite l'histoire prend de l'ampleur.
Pendant la Révolution française, Abraham-Louis Breguet quitta Paris et séjourna en Suisse entre 1793 et 1795, dont près d’une année à Neuchâtel. Il passa aussi par Genève et Le Locle, mais sa présence à Neuchâtel est importante, car elle inscrit la ville dans un réseau bien plus vaste d’échanges scientifiques et horlogers.
Cela mérite qu'on s'y attarde un instant.
Breguet n'est pas qu'un simple nom important. Il est l'une des figures déterminantes de l'histoire de l'horlogerie moderne. Après son retour à Paris, il déposa le brevet de l'échappement à force constante en 1798 et celui du régulateur à tourbillon en 1801.
Nul besoin d'exagérer le lien pour en saisir la pertinence. Neuchâtel s'inscrivait manifestement dans la géographie intellectuelle de l'horlogerie à un moment décisif.
1805 : quand le temps devint public
L'un des épisodes les plus marquants des recherches de Rossella Baldi survient en 1805.
Cette année-là, Neuchâtel devint l'une des toutes premières villes dans le monde à distribuer l'heure solaire moyenne à sa population.
Ce fut une étape majeure. Cela signifiait s’éloigner d’une lecture du temps plus variable et locale, pour aller vers quelque chose de plus standardisé, plus scientifique et plus précis. Autrement dit, cela faisait partie du basculement vers une mesure du temps moderne.
Et les détails rendent le récit encore plus captivant.
Cette initiative de mise en place ne venait pas des autorités de la ville elles-mêmes, mais du mathématicien et physicien allemand Johann Georg Trallès. Il fit installer à l’Hôtel de Ville, précisément dans ce but, une lunette méridienne et une horloge régulatrice de précision. Trallès fabriqua lui-même la lunette et calcula le méridien de Neuchâtel. L’horloge régulatrice fut commandée à Courvoisier et Houriet, au Locle. Ses rubis furent fournis par Abraham-Louis Breguet, et le pendule fut réalisé à partir d’un alliage spécial de zinc.

Louis-Aimé Grosclaude, Jacques-Frédéric Houriet dans son atelier, peinture sur toile, vers 1820, Château-des-Monts, Musée d'horlogerie du Locle .
Il ne s'agit pas seulement d'une belle anecdote historique. Cela illustre comment la science et l'horlogerie s'entrecroisaient déjà à travers les disciplines, les villes et les expertises spécialisées.
Et cela s'est passé à Neuchâtel.
Tôt, et plus tôt que la plupart ne l’imaginent.
Cet épisode prend d'autant plus d'importance si l'on se souvient que le temps solaire moyen n'a été largement standardisé que plus tard, lorsque le trafic ferroviaire et la coordination moderne l'ont rendu nécessaire.
Ainsi, Neuchâtel fut précoce. Très précoce.
Cela confère à la ville un statut bien plus qu'accessoire dans l'histoire de l'horlogerie. Elle s'inscrit ainsi dans la dynamique plus vaste de la chronométrie moderne elle-même.
Une autre facette de l' histoire horlogère
C'est bien là le point.
Lorsqu’on pense à l’horlogerie dans le canton, on se tourne instinctivement vers La Chaux-de-Fonds et Le Locle, et c’est bien naturel. Les réalisations techniques et industrielles des Montagnes sont fondamentales.
Mais Neuchâtel mérite sa propre place dans cette histoire également.
Non comme un rival aux montagnes, et non plus une arrière-pensée . Mais le lieu où une autre facette de l'horlogerie prenait forme : la scientifique. Celle liée à l'apprentissage, l'observation, la régulation de précision, l'heure publique, et les premiers efforts pour organiser le temps à une plus vaste échelle.
C’est une autre histoire que le récit habituel des ateliers, et à certains égards une histoire plus surprenante.
Pourquoi cela compte encore aujourd’hui
Cela conserve toute son importance car cela confère à Neuchâtel une identité horlogère enrichie.
Non pas seulement une ville proche des grands centres d'horlogerie, mais une ville qui a joué un rôle essentiel dans la manière dont le temps était étudié, enseigné et rendu plus précis. Le savoir-faire en faisait partie. La science l'était aussi. L'éducation l'était aussi.
Et ce chevauchement est précisément ce qui confère à l'histoire un intérêt si particulier.
Parce que l'horlogerie n'a jamais seulement consisté à créer de beaux objets. Elle a également toujours visé à édifier des systèmes de précision, à transmettre le savoir, et à perfectionner la manière dont les humains mesurent le temps qui s'écoule.
Neuchâtel faisait partie de cette histoire plus tôt que beaucoup de gens ne le réalisent.
Et une fois que vous la voyez ainsi, la ville ressemble moins à un décor pour l'histoire horlogère et plus à l'un des endroits où son côté scientifique a vraiment pris forme.
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Cet article s'appuie sur les recherches historiques de Rossella Baldi.
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